Gotlib est mort. Les bibliothèques devraient lui élever une statue.

Gotlib est mort. Les bibliothèques devraient lui élever une statue.

aaeaaqaaaaaaaalsaaaajdm4yzm3zduxlwuymgytndyyyy05mtk0ltbimtvkoge2nte0mwMarcel Gottlieb, dit Gotlib, est mort la semaine dernière. Celui qui, de Pilote à Fluide glacial en passant par l’Echo des Savanes, a révolutionné la BD française, à partir de l’inspiration américaine de Mad, devrait être célébré par les bibliothèques publiques comme un de leurs bienfaiteurs.

C’est lui, en effet, qui à la suite de Pilote et dans cette constellation du début des années 60, a, avec Goscinny, fait sortir la BD de la spécialisation enfantine et du ghetto méprisé de la sous-littérature pour adultes illettrés, pour lui donner ses lettres de noblesse, intellectuelles, artistiques, humoristiques et iconoclastes.

Les personnages de Gotlib ses séries et ses gags récurrents, de Gai-Luron à Jujube, du commissaire Bougret à l’inspecteur Charolles et à la fameuse secrétaire « en réponse à votre honorée du… », les Dingodossiers, la Rubricabrac,

 

Cinémastock, le Professeur Burp et son crocodile télescopique, la coccinelle, Isaac Newton, le fou et son pinceau, Tarass Boulba et son fils Sunset Boulba, la Dame au Camélia et son hygiaphone, Hamster jovial et ses scouts lubriques, « comment vas-tu yau de poêle ? » Super-Dupont, « Et père y colle au zoo ce porc Jerzy », « les bons gongs font les bonzes amis »… ont enchanté les années 70 et 80.

Plus encore, cet engouement né du rire et du sentiment que procurent encore ces histoires de nous laisser plus intelligents et plus heureux qu’elles nous avaient trouvés, ont permis aux bibliothécaires de faire une brèche dans le morne sérieux des bibliothèques publiques de l’ancien temps, de s’y engouffrer et, à côté des étagères, d’installer des bacs dans lesquels toute la bande à Gotlib a trouvé sa place. Et même de ne pas l’y trouver, puisque ces BD formidables, dynamiques, emblématiques d’une période de développement économique, social, culturel, humain, ne restaient jamais longtemps à leur place. Elles sortaient sans cesse, et ont très largement participé à l’accroissement des prêts né de la modernisation des lieux de la lecture publique à partir des années 80.

Citons pour le plaisir Goscinny, Greg, Claire Bretecher, Mandryka, Christin, Alexis, Binet, Goossens, et « l’ancêtre » Franquin, mais aussi tous ceux qui sont leurs enfants spirituels.

Pour achever ce petit hommage à Gotlib et à son rôle dans nos bibliothèques, deux souvenirs personnels, à l’époque où j’étais conservateur des bibliothèques de la ville de Paris…

Ma collègue du 8ème arrondissement m’avait passé une patate chaude : le scandale fait par une grand-mère très digne, dont la petite-fille devait entrer en 3ème à la Maison d’éducation de la Légion d’honneur à Saint-Denis… La dame était venue à la bibliothèque et avait empruntée, pour sa petite-fille « La Demoiselle de la Légion d’honneur » de Christin… Son retour à la bibliothèque avait été assez mouvementé…

La bibliothèque Picpus, qui venait d’ouvrir, jouxtait l’hospice Rothschild, où, à cette époque, vivaient beaucoup de vieux juifs askénazes, isolés, sans famille, pour des raisons trop évidentes pour que l’on osât leur demander où était leur parentèle… Parmi eux, un certain M. Gottlieb, qui ressemblait, nous l’avions tous remarqué, à Gotlib. Il était charmant, discret et passait ses journées à la bibliothèque. M. Gotlib avait un seul défaut, que la psychanalyse aurait éclairé, ainsi sans doute que le passé qu’il voulait oublier… Il adorait le refoulement… Et donc, en catimini, il s’attaquait tout au long du jour aux rayonnages et déplaçait les livres, afin de faire disparaître tous les espaces laissés par les ouvrages empruntés… Lors du rangement du matin, j’entendais les cris énervés et rigolards de mes collègues qui devaient redéplacer dans l’autre sens des milliers de livres pour glisser à leur place les retours… Aussi, toute la journée, une vigilance s’exerçait autour de M. Gottlieb et, plusieurs fois par jour, on entendait la voix mi-amusée, mi-hystérique, d’un collègue hurlant « M. Gottlieb ! Arrêtez-ça tout de suite ! » J’en ai gardé une grande affection pour les vieux juifs ashkénazes et pour cette référence permanente qui était dans l’esprit de chacun, à Marcel et à ses BD.

Parce que Gotlib, dont l’histoire personnelle n’est pas sans faire écho à celle de Georges Pérec, ajoute à l’immense éclat de rire qu’il a suscité, avec et pour le bien des bibliothèques, une profondeur qui nous renvoie à notre histoire et au tragique. Oui, Marcel Gottlieb était bien un personnage tragique. Les bibliothèques publiques ont permis que ce rire d’une qualité infinie puisse nous étreindre et nous habiter, comme les larmes et toutes les émotions vraies.

Ciao Marcel

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